L’article en bref
Frédéric Panaïotis, chef de caves de Ruinart, a marqué le champagne par son excellence et sa passion.
- Un parcours exceptionnel : diplômé de grandes écoles agronomiques, il a transformé l’approche œnologique de Ruinart pendant 18 ans, créant des cuvées innovantes comme le Brut Singulier pour témoigner du changement climatique.
- Un scientifique polyglotte : maîtrisant six langues dont le japonais, il animait des séminaires internationaux et excellait dans les dégustations à l’aveugle, classé 32e meilleur vigneron de France en 2025.
- Passionné d’apnée : instructeur capable de tenir 4 minutes 53 sans respirer et de descendre à 51 mètres, il décrivait cette discipline comme une méditation active pour gérer le stress.
- Un mentor engagé : soutien du concours Cav’IT pendant une décennie, il transmettait son savoir avec générosité et simplicité, marquant toute une génération d’étudiants.
- Un héritage durable : décédé tragiquement en juin 2025, il laisse une vision unique sur la viticulture face au changement climatique.
Je dois vous parler aujourd’hui d’un homme qui a profondément marqué le monde du champagne et qui nous a quittés bien trop tôt. Frédéric Panaïotis, chef de caves chez Ruinart depuis 2007, était bien plus qu’un œnologue exceptionnel. C’était un scientifique passionné, un pédagogue hors pair et un sportif accompli. Son décès tragique en juin 2025 lors d’un accident d’apnée en Belgique a bouleversé toute la communauté viticole. Je veux vous raconter le parcours de cet homme extraordinaire, car son héritage mérite d’être célébré et transmis.
Un parcours professionnel exceptionnel dans l’univers du champagne
Des débuts prometteurs dans le vignoble familial
L’histoire de Frédéric Panaïotis commence dans les vignes de ses grands-parents à Villers-Marmery, dans la Marne. C’est là, enfant, qu’il a découvert la magie du chardonnay et l’art délicat de l’élaboration du champagne. Curieusement, ce n’était pas sa première vocation. À l’origine, il s’intéressait davantage à l’aquaculture. Mais après qu’on lui a expliqué qu’il n’y avait aucun débouché dans ce secteur, il s’est tourné vers l’œnologie. Un voyage d’étude en Bourgogne a scellé son destin. Ce qui l’a séduit au-delà du produit, c’était les rapports humains, ce désintéressement des vignerons bourguignons qui recevaient les étudiants comme des rois.
Une formation solide et internationale
Diplômé de l’Institut National Agronomique Paris-Grignon et de l’École Nationale Supérieure Agronomique de Montpellier en 1988, Frédéric n’a pas emprunté le chemin classique. Je me souviens de ses anecdotes d’étudiant à Montpellier, où il partageait un appartement avec un gars de Lourdes et un Normand, organisant des concours de repas mémorables. À 25 ans, il s’est envolé pour la Californie afin d’analyser les domaines viticoles américains. Cette ouverture internationale l’a profondément marqué. Quand il est revenu en Champagne en 1991, il a rejoint le Comité Interprofessionnel du Vin de Champagne avant de travailler pour Veuve Clicquot Ponsardin. Sa carrière l’a finalement mené chez Ruinart en 2007, où il allait transformer l’approche œnologique de la maison.
Un chef de cave visionnaire et innovant
Durant ses 18 années à la tête des caves de Ruinart, Frédéric a élaboré les assemblages des cuvées emblématiques : le Blanc de Blancs, le Rosé, et les prestigieuses cuvées Dom Ruinart. Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est sa capacité à innover tout en respectant les traditions champenoises. Il a créé la collection Brut Singulier pour témoigner du changement climatique, isolant les vins au profil atypique pour concevoir une cuvée résolument moderne. Il a également impulsé le retour au tirage liège pour le Dom Ruinart et développé l’étui seconde peau, neuf fois plus léger que son prédécesseur, réduisant de 60% l’impact carbone de l’emballage. Polyglotte accompli, il parlait japonais avec l’accent du sud de l’archipel, ainsi que le russe, l’italien, l’allemand, l’espagnol et le chinois. Il voyageait régulièrement au Japon pour animer des séminaires à l’Académie du vin de Tokyo.
Comment déguster un vin comme un sommelier : les secrets dévoilés, voilà ce qu’il partageait inlassablement lors de ses interventions. Brillant dégustateur, Frédéric avait conçu une grille d’analyse des vins qui ne laissait rien au hasard. Il excellait dans les concours de dégustation à l’aveugle organisés par iDealwine, avec une concentration et une exigence qui le conduisaient à déjouer tous les pièges. Son humilité le poussait néanmoins à refuser systématiquement le premier prix qui lui revenait pourtant de droit.
Une double passion : l’apnée et la transmission du savoir
L’apnée, une discipline de vie
Frédéric pratiquait l’apnée depuis plus de 15 ans. Il avait découvert cette discipline en 1994, durant des vacances en Méditerranée, alors qu’il voulait faire de la chasse sous-marine. N’arrivant pas à descendre suffisamment, il s’était inscrit dans un club d’apnée à Reims. Instructeur et encadrant au Reims Palmes Apnée, il s’entraînait deux à trois fois par semaine, très tôt le matin ou le soir. Il était capable de tenir 4 minutes 53 sans respirer et était descendu à 51 mètres de profondeur en 2 minutes 15.
| Compétence en apnée | Performance |
|---|---|
| Apnée statique | 4 minutes 53 secondes |
| Profondeur maximale | 51 mètres |
| Temps de descente | 2 minutes 15 secondes |
| Fréquence d’entraînement | 2 à 3 fois par semaine |
En 2024, il évoquait comment l’apnée l’aidait à mieux gérer le stress quotidien. Il décrivait cette pratique comme une espèce de yoga ou de méditation active. La maîtrise de la respiration ventrale lui permettait de diminuer son rythme cardiaque, de s’endormir plus facilement et de mieux gérer les moments intenses des vendanges ou les prises de parole devant 500 personnes. Tragiquement, c’est lors d’une séance de formation qu’il encadrait à la carrière de Rochefontaine en Belgique, le 15 juin 2025, qu’il a perdu la vie. Lors de sa deuxième plongée à 25 mètres de profondeur, l’apnéiste de sécurité ne l’a pas vu remonter. Ses collègues ont hissé le bout mais il s’était détaché de la longe. Les pompiers ont retrouvé son corps plusieurs dizaines de minutes après.
Si vous souhaitez conserver une bouteille de champagne ouverte : astuces pratiques, Frédéric aurait été le premier à vous conseiller sur les meilleures méthodes de conservation.
Un mentor pour toute une génération
Frédéric était un fervent soutien du concours Cav’IT, destiné aux étudiants passionnés de vins des meilleures universités et écoles d’Europe. Pendant plus d’une décennie, il n’a jamais manqué une seule édition. La maison Ruinart ouvrait chaque année ses portes aux étudiants grâce à son engagement. Il avait à cœur de conférer à cette journée une dimension scientifique pour amener les participants à progresser. En marge du concours, il invitait des professionnels brillants à exposer leurs points de vue. Une décade d’étudiants, notamment ceux de l’Agro ParisTech, se souviendra avec émotion de cet homme qui était bien plus qu’un simple juge : un véritable mentor.
Un héritage durable pour la viticulture de demain
Frédéric Panaïotis était profondément conscient des enjeux climatiques. Il ne doutait plus du réchauffement et expliquait qu’il fallait observer l’évolution de l’insolation, des températures et des précipitations qui impactaient directement la composition des baies. Il détaillait que la température moyenne en Champagne avait augmenté de 1,3° en 30 ans. L’indice de Huglin montrait que la région était passée d’un climat frais à tempéré. La fleur de la vigne pouvait maintenant apparaître fin mai au lieu de la troisième semaine de juin, modifiant profondément les cycles végétatifs traditionnels.
En mai 2025, Le Figaro l’avait classé 32e meilleur vigneron de France, reconnaissance pour laquelle il avait immédiatement félicité le travail de son équipe. Sa personnalité solaire, son naturel et sa simplicité suscitaient une sympathie immédiate. Son enthousiasme à présenter les trésors de Ruinart était palpable et communicatif. Frédéric Dufour, président de Ruinart depuis 2011, avec qui il formait un tandem magique, a déclaré que sa vision unique continuerait de marquer la maison pour les décennies à venir. Le maire de Reims, Arnaud Robinet, a évoqué un homme ayant largement contribué à la notoriété de la Champagne et de Reims. La maison Ruinart a proposé un rassemblement le 24 juin à 17h30 pour célébrer sa vie. En lieu de fleurs, la famille invitait à planter un arbre à sa mémoire.
Au-delà du vin, Frédéric cultivait de multiples passions. Il adorait le Japon, cuisinait des udons et des tempuras chez lui, faisait pousser du shizo et du myoba sur son balcon rémois. Il conservait dans sa cave des champagnes, des bourgognes, de nombreux vins étrangers, dont sa première bouteille achetée pendant ses études : un chambolle-musigny premier cru de Drouhin. Il n’était pas insensible à la dimension artistique de Ruinart, s’étant notamment prêté aux camouflages de l’artiste Liu Bolin dans les vignes de la maison. Père d’une fille prénommée Thelma dont il parlait avec fierté, marié à Vineta, Frédéric était un homme complet qui a laissé une empreinte indélébile dans le monde viticole.
Sources : vinoclub du vin, wiki du vin


